Salut !
Comment vas-tu ? Moi ça va impec.
Depuis ma dernière interview, j’ai reçu pas mal de demande d’une interview de mon père (qui je le rappelle est bègue lui aussi). Etant de bonne humeur, j’ai décidé, dans ma grande mansuétude, d’accéder à la requête du plus grand nombre. Voici donc, en exclusivité mondiale, l’interview de mon père :
Avant tout, comment vas-tu ?
Bien. Je suis en famille donc ça va (sourire).
Peux-tu te présenter à mes lecteurs ?
Je m’appelle Alain et j’ai 53 ans. J’ai deux enfants, une femme, deux chiens, un chat. Je suis commerçant en commerce de service (ndr : il tient une boutique de cordonnerie sur Paris). Ah et j’oubliais : je suis un grand sportif.
Peux-tu nous parler de ton bégaiement ?
Vaste question… Le bégaiement englobe tellement de trucs… Il englobe toute ma vie. Il englobe ce que je n’ai pas pu faire, ce que j’aurai pu faire. (il réfléchit) Faut être honnête, c’est une belle saloperie. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai vu un psy. Je voulais essayer de comprendre. D’ailleurs, je me suis souvent demandé s’il y avait un seul point positif à cet handicap. Je n’en trouve qu’un seul : la compassion. On essaye de mieux comprendre les autres et moins les juger. Mais le côté négatif, alors là, il faudrait des pages et des pages pour tout énumérer (rire). Le bégaiement engendre un véritable manque de confiance en soi. (Il fait une pause) Tu sais ce qui me plairait ? Ce serait de rentrer dans la peau de quelqu’un qui ne bégaie pas pour comprendre comment il fonctionne. Et me rendre compte, par exemple, si ceux qui ne bégaient pas ont autant les émotions à fleur de peau. En tout cas, ce que j’ai remarqué, c’est que, si tu ne te bats pas au quotidien, c’est plus facile de se mettre dans sa petite forteresse et de dire : « je ne parle plus ». Ce que j’ai souvent fait. Tu ne veux pas te mettre en danger donc tu évites de parler. Personnellement, je pense que c’est le sport qui m’a sauvé.
Comment ça ?
Je sentais que j’étais bon nul part sauf en sport. Il m’a redonné confiance en moi. Grâce au sport, tu vois que t’es pas plus mauvais qu’un autre. Et d’ailleurs, pour ma part, j’étais même meilleur que les autres (rire).
Ton bégaiement a-t-il évolué au fil du temps ?
Oui. Forcément. Je pense qu’il était pire avant. J’ai vu des psychologues et j’ai passé ma vie à essayer de le contrôler. Et je pense avoir réussi. Mais c’est épuisant.
Comment l’as-tu vécu étant enfant ?
Mal. Automatiquement, je pense que ça a engendré des complexes. Et ça, je pense que c’est irréversible. J’ai peur des gens et j’ai peur d’être face aux autres. J’ai peur d’être jugé. On parle d’agoraphobe dans ce cas là non ? Peut-être que le bégaiement a engendré ça chez moi. Comme une toile d’araignée, il rentre insidieusement dans ta vie. Il te ferme des portes. Par exemple, je me rappelle que, enfant, le pire était de passer sur l’estrade face aux autres en classe. Je ne faisais aucun exposé. Je préférais avoir 0 plutôt qu’aller sur l’estrade. Avec le temps et le recul, je me dis que j’aurais dû y aller. Je ne suis pas fier de moi sur ce coup, je l’avoue.
Et maintenant ?
Les dégâts ont été irréversibles. Il fait partie de ma personne. Je ne peux pas dire que je le vis bien. Pour moi, c’est un combat quotidien.
Cela a-t-il influencé « tes choix de vie » ?
Oh oui ! Comme je n’étais pas bon à l’école, je n’ai pas fais de longues études. Et maintenant, je me retrouve à avoir honte de mon job. Mais, parce que j’avais raté mes études, il fallait que je trouve un boulot. J’aurai évidemment préféré être meilleur en classe… Malgré cela, tout m’intéresse et je dois avouer que j’aime bien être autodidacte. Je crois que celui qui bégaye, moi y compris (sourire), n’est pas idiot. Tous les bègues que j’ai croisés étaient plutôt intelligents. Vu notre handicap, on a automatiquement un truc en plus ! Pour ma part, ce sont les émotions (rire).
S’il y avait quelque chose à refaire, ce serait quoi ?
(Il réfléchit longuement) C’est une question difficile… On m’a dit une fois : « si tu as la chance de revivre, que fais-tu ? ». Si c’est comme ça, je ne reviens pas. Si c’est la même vie avec les mêmes problèmes, je ne refais pas un tour. Ca suffit une fois. Parce que, il ne faut pas se leurrer, ce n’est pas facile. T’es toujours en train de tricher, de faire semblant. Toujours un peu en sur-régime… (Il fait une pause) Ou alors revenir muet. Comme ça plus de problème (rire).
Et concrètement, pense-tu que le bégaiement a gâché ta vie ?
Quand je vois mes enfants, non. Quand je vois ma famille, non. Mais, moi, je ne peux pas être heureux avec ça. Il y aura toujours un truc. Malgré tout, je ne pense pas qu’il ait gâcher ma vie. Il y a des moments sympas quand même. Et dans mes moments de doute, je me dis un truc : la vie est comme ça. Elle doit être un combat. Il y’a plein de gens qui ont des problèmes plus graves que moi, ils ne se plaignent pas. Personne ne souhaite être aveugle ou avoir un cancer. C’est comme ça. On préférerait tous être en bonne santé.
Bon, vu que c’est mon blog et que je n’aime pas me faire voler la vedette, on va revenir sur moi (narcissique moi ? Mais pas du tout voyons!). Qu’as-tu pensé la première fois que tu m’as entendu bégayer ?
« Oh putain, il est de retour… Il peut pas me lâcher celui-là ». Ta mère n’avait pas entendu. Moi si. Très vite, on sait exactement qui bégaye. La moindre ruse, on la connait. Peut-être que ça a ravivé ce qui était enfoui. C’est à ce moment que j’ai vu un psy. Tout revenait à la surface : les doutes, les angoisses… Et peut-être que tant que tu n’auras pas réglé ce problème, je ne serai pas complètement bien.
Et si tu avais un conseil à apporter aux personnes bègues de tout âge, quel serait-il ?
Houla, question difficile… Moi ce qui m’a aidé, c’est de voir des psychologues et orthophonistes. Maintenant, on peut être aidé. Tout seul, je ne pense pas qu’on puisse surmonter cet handicap (ndr : certains l’ont fait). Pour ma part, le psy m’a vraiment aidé. Je conseille donc d’aller voir les bonnes personnes. Et lire ce blog plus souvent bien entendu (rire). Et se dire que l’on n’est pas tout seul.
Pour finir, est-ce que tu as un truc à rajouter ?
Avant tout, je trouve ton blog super courageux. Je n’aurai jamais pensé à ça et j’espère que ça va aider des gens. C’est courageux de parler de ton handicap ouvertement. Je pense que quand on commence à parler de ce bégaiement, il commence à être vaincu. Il faut parler ! Mon père ne m’en a jamais parlé. Comme il ne m’en parlait pas, j’avais l’impression que c’était grave. Mais quand on parle, ça brise le tabou. Donc, parler de son bégaiement et briser le tabou !
Merci beaucoup.
Propos recueilli par Romain (je ne m’en lasserai jamais)
Tu as dû remarquer, avec cet interview qu‘il y’a une grosse différence entre la façon dont je vis mon bégaiement et la façon dont mon père vit le sien. Pourtant, nous sommes tous les deux bègues. L’époque joue beaucoup, je pense (il y a 50 ans, les outils et les aides actuels n’existaient pas) et les expériences de vie aussi.
Si j’ai voulu faire son interview, c’est parce que je sais que mon père a très mal vécu (et vis encore très mal) son bégaiement. Tu as dû remarquer les réponses assez… comment dire… noires à certaines questions. Pourtant, voici la vérité : à part moi (et les bègues qu’il a rencontré), personne ne remarque son bégaiement. D’après ce que m’a dit ma mère, elle ne l’a remarqué que parce qu’il lui avait dit. Comme quoi, ce bégaiement est bel et bien un combat à mener contre soi-même.
Aussi, je voudrais revenir sur son job. Mon père est et a toujours été un entrepreneur. Il a monté sa première boutique à 20 ans, a développé un réseau de franchise (qu’il a revendu) et a passé sa vie à bosser pour lui-même. Aucun patron au dessus de lui, personne pour lui dire ce qu’il doit faire. Il a toujours été indépendant. Maintenant, après avoir acheté les murs de son ancienne boutique, il loue les locaux (et hop un SMIC dans la poche) pour en créer une autre. Bégaiement ou pas, je trouve ça courageux.
Ainsi, il est ici flagrant que notre pire ennemi est réellement nous-même. Il n’y a que lui pour nous faire reculer. Aujourd’hui, nous avons tous les outils pour vaincre ce bégaiement. Utilisons-les ! C’est long, c’est fatigant mais, on a la chance d’avoir quelque chose que les bègues plus agés n’avaient pas : l’espoir de s’en sortir.
J’espère que cette interview t’a plu autant que la première. Je te dis, donc, à mercredi prochain pour ma revue de presse hebdomadaire
. Je te souhaite de passer un excellent début de semaine.
Romain